Élève plurilingue en difficulté : que vérifier avant de référer en orthophonie?
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Élève plurilingue en difficulté : que vérifier avant de référer en orthophonie?
Un élève qui apprend le français comme langue seconde n’a pas besoin d’une référence en orthophonie chaque fois qu’il rencontre une difficulté. Avant une référence, plusieurs éléments méritent d’être considérés : son exposition à la langue de l’école, ses habiletés dans sa langue maison, sa réponse à un soutien explicite et les observations de sa famille. Une difficulté observée seulement dans la langue de l’école, chez un élève qui apprend cette langue depuis peu, n’est pas automatiquement un trouble.
C’est le genre de phrase qu’on aimerait pouvoir dire d’un bloc en réunion d’équipe. Le problème, c’est que dans le feu de l’action, deux réflexes reviennent souvent, et les deux méritent d’être nuancés.
Faut-il arrêter de parler la langue maison?
C’est probablement le conseil le plus donné et le moins soutenu par la recherche. L’idée derrière : si l’élève est immergé à 100 % dans la langue de l’école, il progressera plus vite. En pratique, c’est l’inverse qui se produit le plus souvent.
Le maintien de la langue maison n’entrave pas l’apprentissage de la langue de l’école (Paradis, Genesee et Crago, 2021). Les deux langues d’un enfant ne sont pas en compétition pour un espace limité. Une langue maison bien développée donne même des bases sur lesquelles la langue de l’école peut s’appuyer : vocabulaire, structures narratives, concepts déjà compris.
Ce qui compte vraiment, c’est la qualité des échanges à la maison, pas la langue dans laquelle ils ont lieu. Un parent qui raconte, explique et discute abondamment dans sa langue la plus forte offre un environnement plus riche qu’un parent qui force un français limité.
Un élève plurilingue peut-il régresser après l’été?
La rentrée ramène ce commentaire chaque année. Un élève qui parlait bien en juin semble avoir tout perdu en septembre. C’est rarement une régression. C’est un creux d’exposition : plusieurs semaines avec moins de français scolaire, moins de routines de classe, parfois beaucoup plus de langue maison.
Avant de conclure à un problème, trois vérifications aident à voir plus clair :
- L’exposition réelle pendant l’été : combien de temps, avec qui et dans quelles langues.
- La trajectoire de l’élève, comparée à ce qu’on savait de lui avant, pas seulement à ses camarades de septembre.
- La vitesse de récupération après quelques semaines de routines et d’enseignement explicite. Un élève qui retrouve rapidement ce qu’il semblait avoir perdu fournit une information rassurante.
Quelle différence entre langue sociale et langue scolaire?
Un élève à l’aise dans la cour de récréation n’a pas nécessairement les outils pour suivre un cours de sciences. Le langage social et conversationnel s’installe en 2 à 5 ans. Le langage des apprentissages scolaires, celui qui permet d’expliquer, de justifier et de résumer, prend plutôt 7 à 10 ans (Cummins, 1979; Hakuta, Butler et Witt, 2000).
Ce ne sont pas des dates individuelles, mais des moyennes de groupe. Leur utilité est ailleurs : elles rappellent qu’un élève fluide à l’oral peut avoir encore des années de soutien devant lui, sans que ce délai signale nécessairement un trouble.
Que faut-il documenter avant de référer en orthophonie?
Une référence utile n’est pas celle qui arrive vite, c’est celle qui arrive avec un portrait. Cinq blocs d’information font la différence entre « il a de la difficulté » et une observation exploitable en équipe.
- Le profil linguistique. Les langues comprises et utilisées, avec qui elles sont parlées, depuis quand l’élève est exposé à la langue de l’école ainsi que son parcours scolaire antérieur.
- Les conditions d’observation. Les matières dans lesquelles les difficultés sont observées, le niveau d’abstraction demandé, le contexte de petit ou grand groupe et les situations dans lesquelles l’élève réussit mieux, par exemple avec des gestes, des images ou un modelage.
- Le soutien déjà mis en place. Répétition, reformulation, temps de réponse allongé, vocabulaire enseigné explicitement ou différentes façons de répondre permises.
- La réponse au soutien. C’est souvent le bloc le plus parlant : l’élève progresse-t-il lorsqu’un enseignement explicite est offert? Retient-il les apprentissages d’une séance à l’autre? Peut-il les transférer à une nouvelle tâche?
- Le partenariat avec la famille. Les observations des parents dans la langue maison permettent de compléter le portrait, non pas pour « tester » la langue de l’école, mais pour mieux comprendre le fonctionnement langagier de l’enfant dans ses différents contextes.
Si les trois premiers blocs sont vides, la meilleure prochaine étape est souvent de documenter davantage la situation et de poursuivre le soutien pendant deux à quatre semaines. Une référence sans profil linguistique devient souvent une évaluation reportée, faute d’information suffisante pour l’interpréter.
Quand référer un élève plurilingue en orthophonie?
Une langue de plus n’est pas une difficulté en soi. Une difficulté observée uniquement dans la langue de l’école ne suffit pas à conclure à un trouble.
Une référence devient davantage pertinente lorsque les difficultés persistent malgré le soutien, sont observées dans plusieurs contextes ou sont également présentes dans la langue maison.
Questions fréquentes
Une difficulté seulement en français signifie-t-elle qu’un élève plurilingue présente un trouble?
Non. Chez un élève qui apprend le français depuis peu, une difficulté observée uniquement dans la langue de l’école doit être interprétée en tenant compte de son exposition au français, de son profil linguistique et de sa progression lorsqu’un soutien explicite est offert.
Faut-il demander à la famille de parler français à la maison?
Non. Le maintien de la langue maison n’entrave pas l’apprentissage de la langue de l’école. La qualité et la richesse des échanges avec la famille sont plus importantes que le fait de forcer l’utilisation d’une langue que le parent maîtrise moins bien.
Pour aller plus loin.
Références
Cummins, J. (1979). Cognitive/academic language proficiency, linguistic interdependence, the optimum age question and some other matters. Working Papers on Bilingualism, 19, 121-129.
Hakuta, K., Butler, Y. G., et Witt, D. (2000). How long does it take English learners to attain proficiency? University of California Linguistic Minority Research Institute.
Paradis, J., Genesee, F., et Crago, M. B. (2021). Dual language development and disorders: A handbook on bilingualism and second language learning (3e éd.). Brookes Publishing.