Le bilinguisme retarde-t-il le langage chez l’enfant?
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Non, le bilinguisme ne cause pas de retard de langage. Les enfants exposés à deux langues ou plus développent leur langage au même rythme général, avec la même variabilité individuelle, que les enfants qui n’en apprennent qu’une seule.
C’est l’un des constats les plus solidement établis en développement du langage bilingue et pourtant l’un des plus difficiles à faire accepter, autant en salle des profs qu’en salle d’attente.
Pourquoi pense-t-on que le bilinguisme peut retarder le langage?
L’idée vient souvent d’une comparaison mal posée. On mesure le vocabulaire d’un enfant bilingue dans une seule de ses deux langues, on le compare à celui d’un enfant unilingue et on conclut à un retard.
Le problème, c’est l’outil de mesure, pas l’enfant.
Un enfant bilingue répartit son vocabulaire entre deux langues. Compté dans une seule langue, son vocabulaire peut sembler plus petit. Compté dans les deux langues ensemble, son vocabulaire conceptuel total rejoint et dépasse souvent celui d’un enfant unilingue.
Ce n’est pas un retard. C’est une distribution différente d’une même quantité d’apprentissage.
Que dit la recherche sur le bilinguisme et le développement du langage?
Plusieurs constats reviennent de façon constante dans la littérature :
- Les bébés ont une capacité innée à apprendre plus d’une langue.
- Le développement du langage des enfants bilingues suit le même rythme général que celui des enfants unilingues, avec la même variabilité entre individus.
- Une difficulté observée uniquement dans la langue de l’école, chez un enfant qui l’apprend depuis peu, ne suffit pas à conclure à un trouble.
- Le maintien de la langue familiale n’entrave pas l’apprentissage de la langue de scolarisation (Paradis, Genesee et Crago, 2021; Cummins, 2000).
Ce dernier point mérite d’être répété, parce qu’il va à l’encontre du conseil encore souvent donné aux familles : arrêter de parler la langue maison pour accélérer l’apprentissage du français ou de l’anglais.
La recherche montre l’inverse. Les deux langues ne sont pas en compétition et une langue maison riche donne des bases sur lesquelles la nouvelle langue peut s’appuyer.
Quelle différence entre langage social et langage scolaire?
Une partie de la confusion vient du fait qu’on compare deux types de langage avec une seule règle.
- Le langage social et conversationnel, celui qui permet de jouer, de socialiser et de suivre une routine, s’installe en 2 à 5 ans.
- Le langage des apprentissages scolaires, celui qui permet d’expliquer, de justifier, de faire des inférences et de résumer, prend plutôt 7 à 10 ans (Cummins, 1979; Hakuta, Butler et Witt, 2000).
- Un enfant parfaitement à l’aise dans la cour de récréation après un an peut donc sembler « en retard » dès qu’on lui demande de résumer un texte de sciences.
- Ce n’est pas nécessairement un retard de langage. Il peut s’agir d’un décalage attendu entre deux compétences qui ne se développent pas au même rythme.
Quels comportements sont normaux chez un enfant bilingue?
Le portrait linguistique d’un enfant bilingue est toujours plus complexe qu’une seule étiquette. Certains éléments peuvent varier naturellement et ne signalent rien de préoccupant à eux seuls :
- une période plus silencieuse au moment de l’introduction d’une nouvelle langue;
- un vocabulaire encore peu précis dans la langue la plus récente;
- le mélange des langues dans une même phrase;
- une langue dominante qui change selon le contexte : jeu, maison, école ou émotions.
Ce qui mérite une attention plus soutenue, c’est plutôt la persistance de difficultés dans toutes les langues de l’enfant, y compris la langue maison, particulièrement lorsqu’elles sont observées à la fois par l’école et par la famille.
Que faire lorsqu’un enfant bilingue semble avoir un retard de langage?
Pour une famille, le premier repère est simple : continuer à parler la langue dans laquelle les échanges sont les plus riches et les plus naturels, peu importe laquelle. La qualité des interactions compte davantage que le choix d’une seule langue.
Pour l’école, il est important d’éviter de conclure trop rapidement à partir d’un seul indice.
Un élève qui parle peu, qui mélange ses langues ou qui comprend mieux les routines que les consignes abstraites peut simplement être en train d’apprendre une nouvelle langue. Ces observations doivent être replacées dans son profil linguistique global avant d’être interprétées comme les signes d’un trouble.
Le bilinguisme peut-il causer un trouble du langage?
Non. Le bilinguisme n’est pas un facteur de risque pour le développement du langage.
Un enfant bilingue peut toutefois présenter un trouble du langage, tout comme un enfant unilingue. Dans ce cas, ce n’est pas la présence de plusieurs langues qui cause les difficultés.
Ce sont plutôt la persistance des difficultés, leur présence dans plusieurs langues et plusieurs contextes ainsi que les observations de la famille et de l’équipe qui permettent de mieux comprendre le portrait.
La façon dont les données sont interprétées peut donc créer l’illusion d’un retard lorsque le développement bilingue lui-même est simplement différent d’un développement unilingue.
Questions fréquentes
Faut-il parler seulement français à un enfant qui apprend plusieurs langues?
Non. Le maintien de la langue familiale n’empêche pas l’apprentissage du français ou d’une autre langue de scolarisation. Des échanges riches et naturels dans la langue que la famille maîtrise le mieux offrent au contraire une base importante pour le développement langagier.
Un enfant bilingue qui parle moins dans une de ses langues est-il en retard?
Pas nécessairement. Le vocabulaire et les habiletés d’un enfant bilingue peuvent être répartis différemment entre ses langues selon son exposition, ses interlocuteurs et les contextes dans lesquels chacune est utilisée. Une seule langue ne donne donc pas toujours un portrait complet de ses capacités langagières.
Pour aller plus loin.
Références
- Cummins, J. (1979). Cognitive/academic language proficiency, linguistic interdependence, the optimum age question and some other matters. Working Papers on Bilingualism, 19, 121-129.
- Cummins, J. (2000). Language, power and pedagogy: Bilingual children in the crossfire. Multilingual Matters. https://doi.org/10.21832/9781853596773
- Hakuta, K., Butler, Y. G., et Witt, D. (2000). How long does it take English learners to attain proficiency? University of California Linguistic Minority Research Institute.
- Paradis, J., Genesee, F., et Crago, M. B. (2021). Dual language development and disorders: A handbook on bilingualism and second language learning (3e éd.). Brookes Publishing.
